« Il était temps. D'agir sans réfléchir, de commettre l'indispensable acte gratuit, le coup de tête obligatoire qui se justifierait pas sa complète inutilité. Bordel, quel délice que d'improviser ! Une soirée, comme une vie, n'est réussie que si elle a mal commencé.
Partir : voilà un mot trop rarement appliqué.
Cette histoire débute vers cinq heures et demie du matin, mais son héros serait bien incapable de lire l'heure à ce moment-là. Fier de son état lamentable, Paul rampe debout.
Paul, qui n'a plus de papier à rouler, est condamné à palper pensivement son herbe impuissante. Les poubelles débordent sur le trottoir, et le Noir qui dort pied nus sur la tiède grille du métro pratique la politique de la main tendue. Paul ne vomira pas ce matin
Il restera conscient, il lui suffira de ne plus mélanger les alcools. Après tout, on peut combattre la réalité de bien d'autres manières qu'en sombrant dans le coma ... Des manières plus dangereuses, s'entend. Mais l'état d'oubli recherché reste toujours similaire : le temps s'arrête, le devenir laisse place au présent perpétuel. On se fout des notions de lieu, de moment – fait-il déjà jour ? Qui sont ces gens ? Où est le gin ? Tout devient flou et, l'½il vitreux, on peut traverser des foules d'un pas onirique, errer parmi les ruelles borgnes, entre cafards et clochards, et s'en dormir en souriant, la tête dans le caniveau.
Il serait pourtant si facile de dormir. Mais Paul a avalé une gélule qui fait disparaître le sommeil. Il est parti sans lécher la jolie serveuse. Sous ses pas, le trottoir mouillé brille comme un gouffre d'où jaillissent des milliers d'étoiles filantes. Il hésite avant de ne pas se jeter sous l'énorme camion jaune. S'il ne le fait pas, c'est uniquement parce qu'il préfère être broyé de l'intérieur.
Paul n'a au fond qu'un simple désir d'aventure qui se heurte à une époque exagérément rationnelle.
Il faut vivre à 800 à l'heure et mourir juste après, la cervelle étalée sur le capot comme du sperme. Vivre à 800 à l'heure, trop vite pour écouter la fin du tube de l'été. Etre une météorite jamais rassasiée et dont personne ne peut profiter. Surtout, s'attirer immédiatement tous les dangers les plus bêtes, en particulier quand le ciel est couvert. La décadence n'est pas seulement une quête de rédemption ; c'est surtout un mode de vie. »
Aimer ou faire semblant d'aimer, où est la différence, du moment qu'on parvient à se tromper soi-même ?
Frederic Beigbeder.